Mardi 8 mai 2007
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Texte de Nietzsche dans L'Aurore (1886) : paragraphe n°173 : LES APOLOGISTES DU TRAVAIL.
Dans la glorification du "travail", dans les infatigables discours sur la "bénédiction du travail", je vois la même arrière pensée que dans les louanges adressées aux actes impersonnels et utiles à tous : à savoir la peur de tout ce qui est individuel. Au fond, on sent aujourd'hui, à la vue du travail — on vise toujours sous ce nom le dur labeur du matin au soir —, qu'un tel travail constitue la meilleure des polices, qu'il tient chacun en bride et s'entend à entraver puissamment le développement de la raison, des désirs, du goût de l'indépendance. Car il consume une extraordinaire quantité de force nerveuse et la soustrait à la réflexion, à la médiatation, à la rêverie, aux soucis, à l'amour et à la haine, il présente constamment à la vue un but mesquin et assure des satisfactions faciles et régulières. Ainsi une société où l'on travaille dur en permanence aura davantage de sécurité : et l'on adore aujourd'hui la sécurité comme la divinité suprême. — Et puis ! épouvante ! Le "travailleur", justement, est devenu dangereux ! Le monde fourmille d'"individus dangereux" ! Et derrière eux, le danger des dangers — l'individuum !"
Lorsque Nietzsche écrit ce texte en 1886, il avait probablement en tête 2007. Car la critique de l'apologie du travail, c'est troquer une forme d'humanité individuelle au profit de la valorisation de l'impersonnel. Les discours socialistes refusent cette valorisation où la personne est effacée derrière l'institutionnalisation excessive du travail. Le travail comme la plus grande des institutions dans une économie trop libérale, c'est refuser à la personne l'écoute de sa capacité de création. Et derrière création, c'est la manifestation de ses idéaux de vie, de société, de politique, que j'entends, vers une société plus juste et à l'écoute des multiples choix de vie.
Le travail peut être effectué par quiconque. C'est la réserve que le chômage crée. Tu ne veux pas travailler plus pour gagner plus ? Ton voisin le voudra peut-être et sera invité à prendre ta place. Le travailleur peut être remplacé ! La relance de l'économie par la concurrence entre personnes favorise le chômage des uns contre l'emploi des autres, mais bien plus : elle favorise la confrontation entre ceux qui travaillent beaucoup et ceux qui travaillent moins, risquant de faire glisser la société vers la comparaison excessive entre ces deux types de vie. Cela tend vers une moralisation sociale du travail : travailler est bien moralement. Ne pas en avoir les moyens, puisque le chômage est fort, c'est mal du point de vue de cette morale.
Le travail excessivement défendu devient valeur morale dans une société durement répressive du point de vue du chômage. Un tel modèle de société revient à renforcer la soumission du travailleur. Travailler toujours plus est synonyme de normalisation sociale de cette valeur morale et moralisatrice où règne l'injustice sociale entre travailleur et non travailleur, entre ceux qui travaillent plus et ceux qui travaillent moins.
La sécurité se cache derrière la moralisation du travail divinisé : pour ce modèle de société élu au pouvoir de la République, c'est l'idée que la vie est un danger, que l'aventure est un danger. L'horizon humain est réduit dans les activités de travail. Or aujourd'hui nous voulons vivre dans une société juste où la personne peut se consacrer à ses proches, agir dans son quartier pour mobiliser les pouvoirs de création des uns et des autres. Nous voudrions favoriser les activités des associations qui se battent pour faire vivre leur quartiers et leurs concitoyens.
L'objectif du citoyen est-il le travail contre la vie ? Le travail doit faire partie de la vie sans prendre la place du reste : l'éducation républicaine, la famille, les relations sociales, l'art, le sport. Le modèle de société que nous devons défendre est un modèle riche, et non pas un modèle restrictif de l'horizon humain. L'homme travaille mais il crée aussi.
Favoriser les heures supplémentaires ne doit concerner que le choix du travailleur. Ce ne peut être un choix obligatoire sous la menace des licenciements, sous la menace de la mise à l’écart devant la morale qui s’institue dans la pensée commune par les grands mouvements populaires qui tendent vers l’endoctrinement sous des rassemblements de masses.
Nous devons résister à la modification des valeurs communes vers l’hégémonie du monde impitoyable du travail roi qui se construit sous nos yeux.
Derrière cette valorisation se trouve le signe d’une civilisation non conquérante, c’est-à-dire non porteuse d’avenir : où l’honneur le plus grand est remis au travailleur au détriment de la force de création. C’est le signe des grands pouvoirs économiques qui aujourd’hui rendent malade la société affaiblie dans son pouvoir créatif. Cette société est dominée par ceux qui ont peur de l’existence comme aventure : ceux-là ont eu la force de transformer la peur en système moral, en fusion de la morale laïque républicaine et de la morale des religions pour des valeurs communes affaiblies.
Voilà une morale d’esclave du travail. Et c’est confondre le travail et l’emploi socialement utile que de tendre vers une auto-répression que de défendre le travail comme morale et comme institution au dessus de toutes les autres que sont l’éducation, la formation, les arts, l’activité associative et sociale, la famille pour ceux qui font le choix de défendre d’autres valeurs.
Il faut lutter contre la répression que l’individu manifeste envers lui-même. La Liberté doit rester une des grandes valeurs de la République. Favoriser une société du travail et du tout économique, c’est favoriser une société qui se surveille elle-même : le travail tel qu’il est défendu par le gouvernement est une police invisible !
Ce type de travail s’oppose à un travail qui respecte davantage les choix de vie personnels. Il s’oppose à ce qu’il peut y avoir d’exceptionnel dans l’individu, à ce qu’il y a d’unique en chacun. Nous entrons dans une société dirigée par les moralisateurs du travail comme activité de l’effacement de soi. C’est en réalité une morale du renoncement, non une morale de la construction de la personne.
Le travail que nous devons défendre aujourd’hui, c’est celui qui n’impose pas une morale rétrograde dans la formation des esprits. C’est l’emploi qui requiert les qualités individuelles, non l’effacement de soi dans une société de plus en plus répressive et inégalitaire. Le travail ne doit pas être anonyme ! Il doit respecter et reconnaître les qualités de chacun. Nous ne voulons pas d’une machine sociale dont les rouages sont les travailleurs. Travailler plus pour gagner plus c’est interdire une meilleure répartition de l’emploi. Au contraire, nous voulons de l’emploi juste et mieux distribué ! pour favoriser ceux qui en ont besoin ! pour créer plus d’emplois ! et pour garder l’horizon humain dans toute sa multiplicité, qu’elle soit sociale ou personnelle !
Dans la glorification du "travail", dans les infatigables discours sur la "bénédiction du travail", je vois la même arrière pensée que dans les louanges adressées aux actes impersonnels et utiles à tous : à savoir la peur de tout ce qui est individuel. Au fond, on sent aujourd'hui, à la vue du travail — on vise toujours sous ce nom le dur labeur du matin au soir —, qu'un tel travail constitue la meilleure des polices, qu'il tient chacun en bride et s'entend à entraver puissamment le développement de la raison, des désirs, du goût de l'indépendance. Car il consume une extraordinaire quantité de force nerveuse et la soustrait à la réflexion, à la médiatation, à la rêverie, aux soucis, à l'amour et à la haine, il présente constamment à la vue un but mesquin et assure des satisfactions faciles et régulières. Ainsi une société où l'on travaille dur en permanence aura davantage de sécurité : et l'on adore aujourd'hui la sécurité comme la divinité suprême. — Et puis ! épouvante ! Le "travailleur", justement, est devenu dangereux ! Le monde fourmille d'"individus dangereux" ! Et derrière eux, le danger des dangers — l'individuum !"
Lorsque Nietzsche écrit ce texte en 1886, il avait probablement en tête 2007. Car la critique de l'apologie du travail, c'est troquer une forme d'humanité individuelle au profit de la valorisation de l'impersonnel. Les discours socialistes refusent cette valorisation où la personne est effacée derrière l'institutionnalisation excessive du travail. Le travail comme la plus grande des institutions dans une économie trop libérale, c'est refuser à la personne l'écoute de sa capacité de création. Et derrière création, c'est la manifestation de ses idéaux de vie, de société, de politique, que j'entends, vers une société plus juste et à l'écoute des multiples choix de vie.
Le travail peut être effectué par quiconque. C'est la réserve que le chômage crée. Tu ne veux pas travailler plus pour gagner plus ? Ton voisin le voudra peut-être et sera invité à prendre ta place. Le travailleur peut être remplacé ! La relance de l'économie par la concurrence entre personnes favorise le chômage des uns contre l'emploi des autres, mais bien plus : elle favorise la confrontation entre ceux qui travaillent beaucoup et ceux qui travaillent moins, risquant de faire glisser la société vers la comparaison excessive entre ces deux types de vie. Cela tend vers une moralisation sociale du travail : travailler est bien moralement. Ne pas en avoir les moyens, puisque le chômage est fort, c'est mal du point de vue de cette morale.
Le travail excessivement défendu devient valeur morale dans une société durement répressive du point de vue du chômage. Un tel modèle de société revient à renforcer la soumission du travailleur. Travailler toujours plus est synonyme de normalisation sociale de cette valeur morale et moralisatrice où règne l'injustice sociale entre travailleur et non travailleur, entre ceux qui travaillent plus et ceux qui travaillent moins.
La sécurité se cache derrière la moralisation du travail divinisé : pour ce modèle de société élu au pouvoir de la République, c'est l'idée que la vie est un danger, que l'aventure est un danger. L'horizon humain est réduit dans les activités de travail. Or aujourd'hui nous voulons vivre dans une société juste où la personne peut se consacrer à ses proches, agir dans son quartier pour mobiliser les pouvoirs de création des uns et des autres. Nous voudrions favoriser les activités des associations qui se battent pour faire vivre leur quartiers et leurs concitoyens.
L'objectif du citoyen est-il le travail contre la vie ? Le travail doit faire partie de la vie sans prendre la place du reste : l'éducation républicaine, la famille, les relations sociales, l'art, le sport. Le modèle de société que nous devons défendre est un modèle riche, et non pas un modèle restrictif de l'horizon humain. L'homme travaille mais il crée aussi.
Favoriser les heures supplémentaires ne doit concerner que le choix du travailleur. Ce ne peut être un choix obligatoire sous la menace des licenciements, sous la menace de la mise à l’écart devant la morale qui s’institue dans la pensée commune par les grands mouvements populaires qui tendent vers l’endoctrinement sous des rassemblements de masses.
Nous devons résister à la modification des valeurs communes vers l’hégémonie du monde impitoyable du travail roi qui se construit sous nos yeux.
Derrière cette valorisation se trouve le signe d’une civilisation non conquérante, c’est-à-dire non porteuse d’avenir : où l’honneur le plus grand est remis au travailleur au détriment de la force de création. C’est le signe des grands pouvoirs économiques qui aujourd’hui rendent malade la société affaiblie dans son pouvoir créatif. Cette société est dominée par ceux qui ont peur de l’existence comme aventure : ceux-là ont eu la force de transformer la peur en système moral, en fusion de la morale laïque républicaine et de la morale des religions pour des valeurs communes affaiblies.
Voilà une morale d’esclave du travail. Et c’est confondre le travail et l’emploi socialement utile que de tendre vers une auto-répression que de défendre le travail comme morale et comme institution au dessus de toutes les autres que sont l’éducation, la formation, les arts, l’activité associative et sociale, la famille pour ceux qui font le choix de défendre d’autres valeurs.
Il faut lutter contre la répression que l’individu manifeste envers lui-même. La Liberté doit rester une des grandes valeurs de la République. Favoriser une société du travail et du tout économique, c’est favoriser une société qui se surveille elle-même : le travail tel qu’il est défendu par le gouvernement est une police invisible !
Ce type de travail s’oppose à un travail qui respecte davantage les choix de vie personnels. Il s’oppose à ce qu’il peut y avoir d’exceptionnel dans l’individu, à ce qu’il y a d’unique en chacun. Nous entrons dans une société dirigée par les moralisateurs du travail comme activité de l’effacement de soi. C’est en réalité une morale du renoncement, non une morale de la construction de la personne.
Le travail que nous devons défendre aujourd’hui, c’est celui qui n’impose pas une morale rétrograde dans la formation des esprits. C’est l’emploi qui requiert les qualités individuelles, non l’effacement de soi dans une société de plus en plus répressive et inégalitaire. Le travail ne doit pas être anonyme ! Il doit respecter et reconnaître les qualités de chacun. Nous ne voulons pas d’une machine sociale dont les rouages sont les travailleurs. Travailler plus pour gagner plus c’est interdire une meilleure répartition de l’emploi. Au contraire, nous voulons de l’emploi juste et mieux distribué ! pour favoriser ceux qui en ont besoin ! pour créer plus d’emplois ! et pour garder l’horizon humain dans toute sa multiplicité, qu’elle soit sociale ou personnelle !